24 heures dans la vie d’une poubelle jaune

Le tri sélectif ça commence par un grand moment de solitude devant le bac à ordures, et ça se termine souvent par une deuxième vie pour nos déchets. Mais, entre les deux, ça se complique…

Article paru dans Marianne, édition du 3 au 8 octobre 2009
Par Anne-Sophie Micrat



24 heures dans la vie d’une poubelle jaune
Que ceux qui n’ont jamais hésité devant les poubelles, pot de yaourt vide à la main, nous jettent la première conserve. Ca se recycle, l’emballage de Mamie Nova ? Et la boîte d’œufs, je la jette où ?
En quinze ans, le nombre de personnages triant ses déchets a doublé, mais la confusion continue à régner dans les esprits. Et la corvée de poubelle s’est peu à peu transformée en grand moment de méditation. Pas étonnant, d’ailleurs, puisqu’on recense en France quelque 300 pratiques de tri différentes, héritage de la mise en place progressive de la collecte laissée au bon soin des collectivités locales. De la fréquence des ramassages aux notices explicatives, les consignes différent selon les communes : où jeter le papier et les journaux ? Ca dépend ! Et le petit électroménager ? Ca dépend aussi. Même la couleur des bacs change, puisque seulement 71% des poubelles jaunes sont réellement … jaunes ! Franchement, on ne sait plus à quel bac se vouer ! D’autant que les notices distribuées obéissent à une logique aussi énigmatique que les noms des meubles Ikéa. Des exemples ? Les bouchons des bidons de lessive sont acceptés, mais pas ceux des aérosols. On tolère les yaourts à boire mais pas en pots. Les barquettes en aluminium peuvent être du voyage, mais pas le papier alu… Bref, une poubelle n’y retrouverait pas son couvercle. Conséquence ? De 20 à 30% des déchets « recyclables » qui arrivent dans les centres de tri sont renvoyés… vers l’incinérateur. Marc de café, cintres, couches (pleines), papier peint, sacs plastique ou sacs poubelle classiques…nos conteneurs jaunes regorgent de (mauvaises) surprises. Alors on récapitule : le bac jaune accepte uniquement les flacons et les bouteilles en plastique dur, les emballages en papier et carton, les briques alimentaires, les journaux et les magazines. Mais aussi les contenants et les bouchons en acier ou en aluminium (comme les conserves, les canettes ou les aérosols). C’est tout. Et si on a un doute : poubelle verte (ou grise).

L’erreur numéro un, ce sont les « plastiques mous » : barquettes souples, pots de yaourt ou de crème fraîche, sachets (de bonbons ou de surgelés, par exemple), sacs et films plastique essentiellement. Ne vous laissez pas abuser par la présence du logo « point vert » (deux flèches enlacées en cercle) apposé sur le contenant : il signifie uniquement que l’entreprise commercialisant le produit a payé sa contribution à Eco-Emballages (1), et en aucun cas que le packaging est recyclable. Qu’il le soit ou non, l’entreprise est taxée au même tarif : 0,06 € par emballage. C’est le logo en forme de ruban de Möbius (trois flèches enlacées en triangle) qui signale que l’objet est recyclable. Là encore, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Eco-emballages, conscient des critiques, invite le consommateur à aller sur son site Internet pour s’éclaircir les idées : c’est tellement plus facile de trier une main sur le clavier, l’autre dans la poubelle…

Les Séniors, rois du tri

Dans ces conditions-positivons un peu-, il est presque miraculeux que 63 % des emballages soient recyclés en France (2). Mais déjà, le « Grenelle de l’environnement » nous fixe un objectif de 75 % d’ici à 2012. Un vrai défi pour un pays qui ne compte pas que des trieurs d’élite…
Etonnamment, d’ailleurs, les maniaques du tri ne sont pas les jeunes écolos-bobos, mais les plus de 65 ans (69 % d’entre eux trient consciencieusement leurs déchets). Ainsi que les ruraux, avec 58,8 kg par an et par personne contre 29,5 kg pour les citadins.
Une fois la poubelle jaune dûment remplie et sortie sur le trottoir, l’odyssée peut commencer pour nos déchets.

Si l’éboueur les approuve d’un bref coup d’œil, ils prennent la route pour l’un des 270 centres de tri disséminés sur le territoire. A l’arrivée, les bennes passent un second contrôle. Prenons le centre de Syctom (3), à Nanterre, en région parisienne. Planté devant l’immense porte, un agent joue les « physio » comme à l’entrée des boîtes de nuit : si tu sens mauvais et que tu as trop de sacs plastique, tu ne rentres pas. Direction l’incinérateur. Or, un camion refusé, c’est l’équivalent des déchets d’une ville qui partent en fumée. Les emballages acceptés sont déchargés sur des tapis roulants. Dans une première cabine, quatre trieurs penchés sur ce flux ininterrompu enlèvent approximativement les erreurs de tri d’une main et, de l’autre, mettent de côté les gros cartons et les petits électroménagers. Les déchets filent ensuite sur un double tapis qui, par un jeu de montées et de descentes, sépare les « creux » (bouteilles, canettes…) des « plats » (papiers, journaux…), tandis que des aimants happent les boîtes de conserve. Puis, ces deux flux passent entre les mains de quatre trieurs chargés de remettre sur le droit chemin les déchets creux et plats qui se sont trompés de tapis. Ils en profitent pour mettre à part les canettes, les petits cartons et les briques, et pour trier les différents plastiques (rien que ça !). A Nanterre, on a choisi de miser sur le tri humain pour créer des emplois, mais d’autres centres ont préféré automatiser la plupart de ces tâches en utilisant notamment le courant de Foucault pour séparer l’alu ou encore le tri optique et les godets, sorte de cylindres équipés de trous de différentes tailles. Quelle que soit la méthode employée, quand chaque déchet a rejoint son compartiment il se retrouve compacté avec d’autres en grandes « balles » (néanmoins carrées) à la manière des œuvres de César.

Mais le voyage n’est pas terminé pour autant. Car ces balles ont un prix. Valorplast, un recycleur de plastique, reprend par exemple la tonne à 93 euros. Grâce à cet argent, le Systom finance environ 30% des dépenses liées au tri des déchets, selon l’ORDIF (4). Eco-emballages contribue à hauteur de 50% avec l’argent collecté auprès des entreprises. Le reste est payé par la taxe d’enlèvement des ordures ménagères (Teom). Or, en Ile-de-France, souligne Eric Chevaillier, Président de l’ORDIF, « cette taxe augmente de 6% depuis 2000 : cela signifie qu’on ne maitrise pas les coûts ». L’autre mauvaise nouvelle, c’est que, comme le souligne Claude Platier, responsable communication de la Federec (5), « le ‘point verts ‘ est un impôt déguisé, car le producteur ne prend pas le coût de cette contribution sur ces marges », mais le répercute sur le prix de vente. Traduction : le consommateur paie 2 fois le recyclage, une fois quand il achète son baril de lessive et une seconde fois avec la Teom.

7 vies, comme les chats

Plus grave, ce système prend le problème à l’envers : on culpabilise le citoyen qui ne trie jamais suffisamment ni assez bien et achète des produits suremballés, mais on ne sanctionne pas les entreprises qui les mettent sur le marché. « On peut faire comme si le consommateur avait le choix de réduire ses déchets, mais en réalité il fait avec ce qu’il y a dans les rayons ! » ironise François Dagnaud, Président du Syctom. Le vrai problème, c’est que les industriels ne sont pas poussés à réduire leurs packagings ni même à les rendre recyclables. La montagne de déchets risque de fondre moins vite que la banquise...

Derrière nos poubelles mais aussi celles des entreprises, il y a toute une économie. Selon le Federec, en 2008, le chiffre d’affaires des recycleurs s’élevait à 11,3 milliards d’euros, soit une augmentation annuelle de 10%, due essentiellement aux industriels : seul un déchet recyclé sur dix vient des consommateurs, précise en effet l’ORDIF. Les recycleurs jouent plusieurs rôles dans la filière ; ils peuvent trier et compacter, mais aussi intervenir comme négociants ou encore valoriser le déchet, c'est-à-dire le transformer en une matière première secondaire qu’ils revendront à un industriel. Ainsi, un simple cahier, comme les chats, peut avoir sept vies – dont certaines plus sympas que d’autres. Il peut devenir un cahier, ou renaître en bloc-notes, en enveloppes ou en post-it…mais au septième recyclage il devra se contenter de finir en papier toilette ou en essuie-tout. Le métal, lui, se retraite à l’infini. On en refait aussi bien des canettes et des boîtes de conserve que des ponts ou des moteurs. Depuis l’an dernier, les bouteilles plastique ont droit à une seconde vie sous la même forme. Elles peuvent aussi revivre en stylos (chez Pilot), en rembourrage d’oreiller, en moquette ou en laine polaire.

Aïe ! une brique de lait…

Pour autant, n’allons pas confondre le monde du recyclage avec la saga idéale vendue par le marketing, du genre : une bouteille entre dans l’usine et une polaire en ressort. Les contraintes sont au contraire bien réelles. Prenons le cas des briques alimentaires, capables de se réinventer à l’infini si l’on en croit leurs très jolies publicités… et qu’en fait « on se refile comme le mistigri ! » selon Claude Platier. Dans leurs contrats avec les collectivités, les recycleurs de la filière papier/carton doivent s’engager à reprendre les briques même s’ils ne savent pas les traiter. En France, seules deux usines assurent leur recyclage, au terme d’un processus complexe où il faut séparer le carton, que l’on peut réutiliser, des films d’aluminium et de polyéthylène dont on doit se débarrasser. Résultat, ces briques atterrissent fréquemment à l’étranger ! Ecolo, non ?

Papier, plastique, ferraille, etc…, etc… quel que soit les déchets triés, ils sont de toute façon en grande partie exportés. A fortiori depuis le début de la crise, qui a fait chuter les prix des matières premières secondaires et réduit la demande, obligeant les recycleurs à stocker cette marchandise qui ne trouvent plus preneur. Ces derniers mois, les adhérents de la Federec ont ainsi dû expédier 2 millions de tonnes de papier et 4,6 millions de tonnes de ferraille en Chine et ailleurs faute de trouver acquéreur dans l’Hexagone. La délocalisation massive des industries, il est vrai, n’aide pas la filière à trouver des débouchés français, ce qui serait pourtant bien plus cohérent d’un stricte point de vue environnemental. Cette question est donc plus que jamais d’actualité si on veut pérenniser le circuit du recyclage. « Nous sommes tous d’accord sur le fait qu’il faut réduire les apports de déchets en décharge et en incinérateurs, reconnait Eric Chevaillier. Mais derrière, il faut que les filières économiques du recyclage soient viables, et ce n’est pas en fermant des usines qu’on aura cette garantie. » Mais même si l’on parvient à stabiliser le circuit, n’oublions pas que le meilleur déchet n’est pas celui qu’on met dans la poubelle jaune. C’est celui qu’on ne génère pas.

A-S.M

(1) L’organisme chargé d’organiser et de superviser le tri en France
(2) Source : Eco-Emballages
(3) Syndicat intercommunal de traitement des ordures ménagères de l’agglomération parisienne
(4) Observatoire régional des déchets d’Ile-de-France
(5) Fédération des entreprises de recyclage


Samedi 3 Octobre 2009
Marianne
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