Noël 2009 : Christian Blanc offre un train électrique à la région capitale

Ci-dessous, la version longue de l'article de Jean-Luc Laurent, publié le 29 novembre par Rue89.
(http://www.rue89.com/2009/11/30/pour-noel-christian-blanc-offre-un-train-electrique-a-la-region-capitale-128179)



Noël 2009 : Christian Blanc offre un train électrique à la région capitale
Ma famille politique, jacobine et décentralisatrice, n’est pas hostile par principe au retour de l’Etat en Ile-de-France. Aucun territoire n’appartient aux seules collectivités locales et aux élus du cru, encore moins la région capitale. Malheureusement ce retour se fait aujourd’hui de manière très contestable, presque caricaturale. M. Blanc pense être l’héritier du baron Haussmann et de Paul Delouvrier, il serait plus juste de le décrire comme le petit-fils du Père Noël et du Père Fouettard.

Avec la mondialisation, les pouvoirs publics sont sortis d’une vision passéiste de l’aménagement du territoire qui considérait, à la suite de l’ouvrage très influent « Paris et le désert français », que Paris était le problème du pays. Cette approche a conduit à se désintéresser du sort de la région parisienne et à toujours considérer qu’elle était trop riche, trop soutenue par les pouvoirs publics. La mondialisation a changé le référentiel : Paris est une des quelques villes-mondes et représente une chance pour le pays. Le rang de la France en Europe et dans le monde dépend de Paris. Dans la relation franco-allemande, Paris fait partie des atouts français. Face à un enjeu économique et géopolitique, la volonté présidentielle est positive et nous a fait sortir de trop d’années de désintérêt public.

Voilà donc le Père Noël qui dépose, sous le sapin des franciliens, un magnifique train électrique, 130 kilomètres, rapide, 40 gares…bref moderne.

Le secrétaire d’Etat n’a pas de mots assez beaux pour le décrire. L’Etat va investir un peu mais mobiliser tous les moyens de la puissance publique et les outils opérationnels pour avancer vite, quitte à court-circuiter le débat public et les citoyens. Le projet de loi évoque 800 000 emplois, 9 clusters reliés entre eux... L’Ile-de-France est invitée à prendre le train pour le XXIème siècle. Le tracé est ambitieux et large quand l’opinion peine à bien cerner l’action des collectivités locales franciliennes, émancipées en matière de transports seulement depuis 2005.

Sous le charme, nous devrions applaudir la vision du secrétaire d’Etat. Parallèlement, dix grandes équipes internationales d’architectes ont dessiné le futur de l’Ile-de-France. Les images sont belles, contradictoires entre elles, contradictoires avec le projet de M.Blanc mais qu’importe c’est Noël…tout va bien se passer d’autant que le Père et le Fils veillent. Malheureusement, la magie de Noël ne dure jamais et nous serons vite le 26 décembre et il restera alors une interrogation inquiète: ce secrétaire d’Etat ne serait-il pas plutôt le Père Fouettard ?

Commençons par la méthode. La critique est facile, à peu près systématique et souvent convenue. Dans ce cas précis, elle ne manque pas de pertinence. Pendant une année, le secrétaire d’Etat s’est enfermé dans son ministère avec une équipe réduite pour élaborer le projet. M.Blanc revisite le pire de la méthode technocratique : absence de débat sur les finalités considérée comme des évidences et débat tardif et marginal sur les moyens.

Présenter le débat actuel comme une bataille de pouvoirs et d’égos est très commode pour le secrétaire d’Etat. Le fond de l’affaire est que le train électrique est un projet dangereux qui roulera à vide et à contresens. Ce train traversera sans s’y arrêter les territoires franciliens, reliant une dizaine de clusters aux aéroports et aux gares. Ce train sera vide parce qu’il repose sur une conception fausse des transports de banlieue à banlieue. Il va favoriser l’urbanisation périphérique et l’étalement urbain au moment où la priorité est de bâtir une ville compacte, économe en énergie. A quelques jours du sommet de Copenhague, le parti-pris du projet de M.Blanc est clairement pré-Kyoto.

Plutôt que de répondre aux besoins de déplacements inter-banlieues dans la zone dense et d’y créer une véritable armature métropolitaine, le projet de Société du Grand Paris choisit la fuite en avant, hors du réel. Ses hypothèses économiques sont irréalistes et les chiffres de créations d’emplois ne sont pas sérieux. L’Ile-de-France va, et doit, croître, plus vite que la moyenne nationale mais jamais ne seront atteints les chiffres agités par l’Etat. Le volet caché du Grand Paris serait-il une politique nataliste francilienne ?

Le règne de l’illusion s’étend également au financement. Il y a d’ores et déjà concurrence entre le Plan de Mobilisation par Région et les départements et le projet du Grand Paris. Du point de vue l’Etat, le projet présidentiel sera privilégié. La modernisation du réseau sera laissée aux financeurs locaux alors même que l’Etat les a mal gérés pendant 30 ans. L’amélioration du réseau est tout aussi nécessaire à la compétitivité de la région et à la vie quotidienne des 12 millions de franciliens. Les premières hypothèses de captation de la plus-value foncière ont été poliment démolies par le rapport remis au le Premier ministre par Gilles Carrez (UMP), une autorité en matière de finances publiques.

Le gouvernement parle souvent du « droit au beau ». Malheureusement à la lecture du projet et des déclarations du secrétaire d’Etat on voit que cette question du cadre de vie sera entièrement déléguée à l’action du privé et des promoteurs.


Quatre ans après les émeutes de 2005 dont les images ont été diffusées dans le monde entier sous le nom de « Paris riots », le malaise social reste entier et déborde les quartiers populaires. Les émeutes n’ont pas qu’un impact négatif en matière de « marketing territorial » ; la justice sociale est nécessaire à la compétitivité. L’Ile-de-France a besoin de raccrocher ses quartiers populaires. Notre région sera invivable sans sa classe moyenne et sans emplois intermédiaires qualifiés. Dans le schéma de M.Blanc, la métropole sera duale juxtaposant des zones d’hyper-compétitivité reliées entre elles et des territoires à l’abandon. La globalisation pousse dans ce sens. Tout l’enjeu pour les politiques publiques est de contrecarrer ce mouvement, pas de le précipiter. Il ne s’agit pas de défendre une « Ile-de-France village » (formule de la tête de liste Europe Ecologie en Ile-de-France) mais de conforter le rôle de Paris dans l’économie-monde en assurant la cohésion sociale La métropole francilienne doit être compétitive, solidaire et vivable.

Avant même d’être en compétition avec Londres, New York et Tokyo…Paris l’est avec Lille, Lyon et Nantes pour la qualité de vie. En réduisant le «Grand Paris » à un projet de transport et de développement économique, en ignorant la construction de logements abordables, nous nous préparons collectivement un avenir très difficile. Convaincu que la dualité est nécessaire ou fatale, M.Blanc ne s’arrête pas à ces subtilités. Le train doit rouler.

Le rapide débat parlementaire est sans grand espoir. La bataille reprendra le 21 mars au lendemain des régionales et tous ceux qui ont à cœur l’avenir de la métropole francilienne devront s’atteler à mettre en échec- même si c’est regrettable du point de vue des principes républicains- ce projet insensé.

Jean-Luc Laurent

Lundi 30 Novembre 2009
Jean-Luc Laurent
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